Cet article propose une analyse comparative du motif du regard dans deux romans de Georges Simenon – Les fiançailles de M. Hire et Le petit saint – dans une perspective didactique visant l’enseignement de la littérature francophone. En explorant les hypostases antithétiques du regard (surveillance et voyeurisme versus contemplation esthétique), cette étude démontre comment l’analyse d’un élément narratif récurrent peut développer chez les apprenants des compétences d’analyse textuelle approfondie et de lecture critique. L’approche méthodologique s’appuie sur les travaux de Daniel Laroche et Philippe Hamon concernant l’esthétique de la vision et la valeur évaluative du regard. Au-delà de l’intérêt littéraire intrinsèque, cette analyse offre aux enseignants un modèle d’étude systématique d’un motif narratif, permettant aux élèves de dépasser la lecture superficielle pour accéder à une compréhension structurelle et symbolique du texte littéraire. La comparaison des deux œuvres favorise le développement de la pensée analytique et de la capacité à identifier les variations fonctionnelles d’un même élément dans des contextes narratifs différents.
Il y a cent ans naissait, à Liège, Georges Simenon qui fut le plus lu et le plus traduit écrivain du XXe siècle. Souvent contestés par la critique, ses romans se distinguent par la brièveté, la simplicité des mots, par un style transparent sans fioritures ni artifice. Avec des mots simples, Simenon a peint l’homme aux prises avec son destin, tout en relevant la complexité individuelle de chacun de ses personnages. Comparé aux plus grands romanciers, Simenon est un auteur populaire, facile à lire, qui ne s’est préoccupé ni de questions formelles ni du renouveau des lettres: « Il fait partie des auteurs qui entretiennent des rapports ambigus et distants avec l’institution littéraire. Sa marginalité n’est pas celle d’un écrivain “maudit” ou réfractaire, mais elle résulte de la tendance d’occuper les zones intermédiaires, imprécises du point de vue institutionnel, traitées parfois en tant que “paralittérature”.» (Spânu: 1999, p. 141, n. trad.) La préoccupation continuelle pour sa vie et son œuvre, pour la filmographie engendrée à la suite de ses écrits, témoigne de l’intérêt encore suscité par Simenon.
Cet article se propose d’explorer les hypostases de ce thème à travers deux œuvres aux trajectoires opposées Les fiançailles de M. Hire: où le regard, entre surveillance et voyeurisme, devient une forme de savoir dangereux et une source d’inversion fatale des rapports de force ; Le petit saint : un « roman de la destinée » où le regard revêt une dimension esthétique et valorisante, marquant l’éveil sensoriel et la vocation artistique du protagoniste. En analysant ces deux corpus, nous verrons comment le regard simenonien dépasse la simple description du réel pour devenir l’instrument d’une révélation, tant sur le monde que sur l’âme des personnages. Le thème de la communication semble extrêmement intéressant d’autant plus que le personnage simenonien est considéré un marginal. La parole constitue un moyen de communication, mais, à certains moments, elle s’avère impossible. Des obstacles, psychologiques ou matériels, s’interposent. C’est alors que le regard devient particulièrement suggestif. Le regard intervient comme un substitut suggestif et redoutablement complexe. Loin d’être une simple notation anecdotique, le visuel chez Simenon forme un véritable système de solidarité fonctionnelle, une « esthétique de la vision » qui parsème le texte narratif.
La problématique du regard s’avère, dans les romans de Simenon, d’une redoutable complexité. Cette idée a été développée par Daniel Laroche dans un article intitulé « Dédales et significations du regard dans les romans de Simenon » (dans la revue “Ne pas voir”, n0 2, avril 1991, pp. 6-13). En étudiant la problématique de l’échange et particulièrement le champ de la vision et du regard, Laroche affirme que « le texte narratif, chez Simenon, est émaillé d’incessantes notations visuelles – lesquelles, par delà leur caractère apparemment anecdotique et dispersé forment un véritable système (ce terme suggérant, plus que ceux d’ensemble ou de strate, l’idée d’une solidarité fonctionnelle entre les éléments). » (Laroche: 1991, p. 7) En analysant de plus près le texte, on découvre l’omniprésence du visuel, par petites touches entremêlées aux segments strictement narratifs. Le corpus de Laroche est constitué par quatre romans simenoniens: Les fiançailles de M. Hire, L’homme de Londres, La fenêtre des Rouet et Les gens d’en face.
Quant à cette intervention, nous allons choisir un corpus plus restreint, formé d’un roman saisissant, Les fiançailles de M. Hire, et la biographie d’un personnage fictif, le roman Le petit saint.
Les fiançailles de M. Hire est un roman extrêmement suggestif en ce qui concerne l’apparition de certains “indices” visuels. Le regard constitue un élément essentiel de la “dynamique” de l’action, particulièrement significatif. Le voir devient ainsi une forme privilégiée du savoir. Le langage des yeux constitue une communication silencieuse et apparaît en suppléance par rapport au discours qui peut être défaillant et parfois dangereux. Cependant c’est un savoir diffus, intuitif, ce sont des impressions, des convictions dont on n’est pas entièrement sûr. La vie de M. Hire est marquée profondément par la routine. Apparemment il est un couturier extrêmement ordonné et élégamment habillé. Tout seul dans sa maison, il passe la plupart de son temps à regarder sa voisine plus jeune que lui, Alice. Pourtant, Hire n’est pas un voyeur. Il semble détaché de ce monde. Le regard, le visage, le détachement font Hire rester loin du monde.
Philippe Hamon, dans Texte et idéologie, parle d’une certaine valeur d’évaluation du regard des personnages. En faisant une courte parenthèse, il serait peut-être nécessaire d’insister sur la notion d’« évaluation », qui serait, selon Hamon, « une intrusion, un affleurement, dans un texte, d’un savoir, d’une compétence normative du narrateur (ou d’un personnage évaluateur) distribuant à cette intersection des positivités ou des négativités, des réussites ou des ratages, des conformités ou des déviances, des excès ou des défauts, des dominantes ou des subordinations hiérarchiques ». Le regard des personnages, les liens que le personnage entretient avec les objets et les spectacles du monde, dans la mesure où il est prédéterminé par toute une série de canons et de grilles culturelles et notamment de catégories esthétiques (le beau et le laid, le sublime et le médiocre, le réaliste et le romantique qui découpent le réel en scènes, tableaux, peut se trouver accompagné d’un commentaire évaluatif sur sa “compétence” à regarder, sur son savoir-voir, commentaire pris en charge soit par le personnage lui-même, soit par un autre personnage délégué à l’évaluation, soit par le narrateur.
Le regard n’est pas seulement un outil pour décrire le réel, pour la vraisemblance, mais devient un “carrefour” normatif, l’évaluation frappant aussi bien la compétence du regardeur, que son regard, que l’objet regardé. Hamon s’occupe surtout du texte littéraire du XIXème siècle et il parle, dans ces textes, d’une population très dense de personnages de voyeurs, de spectateurs, de regardeurs, d’espions. Le personnage posté (fenêtres naturalistes, embrasures balzaciennes, lieux élevés et belvédères stendhaliens, hublot du Nautilus etc.) ou mobile (l’antiquaire des Itinéraires, le touriste de Stendhal, le promeneur des Goncourt, le badaud zolien) assume ces descriptions par ses regards. Les embrasures, les seuils, les encoignures, les balcons, les lieux élevés, l’air transparent, le corps transparent (la vitre, la fenêtre), métaphores elles-mêmes transparentes, des miroirs et écrans constituent les éléments d’un même motif.
Chez Simenon, la fenêtre a une autre fonction que dans les textes du XIXème siècle. Car les choses les plus importantes ne sont jamais dites ou exprimées. Elles vivent seulement dans les pensées des personnages. On ne voit pas, on ne pénètre pas dans l’intimité du personnage. Entre Alice et Hire, par exemple, il y a toujours la fenêtre qui peut être le symbole d’une absence de communication, puisqu’il s’agit, en fait, d’une fenêtre fermée. Le narrateur met des images devant nous sans être trop évidentes.
fenêtre, comme une vaste pupille, a la fonction de délimiter l’espace du regardant et du regardé. Hire regarde Alice, mais il n’est pas vu par celle-ci; la fenêtre délimite un espace caché aux regards de l’autre. Toute forme de communication est ainsi refusée. Ce “voir-sans-être-vu” (Laroche) signifie une communication tronquée. Voir l’autre c’est s’emparer en quelque sorte de sa vie. En même temps, être vu constitue une menace pour Hire. Chaque regard fureteur lui est fatal. Il s’agit surtout de la concierge de l’immeuble, aux « yeux gris », selon les notations du narrateur, qui épie les entrées et les sorties de Hire. Envoyée par le commissaire en guise d’espion pour remettre une lettre à Hire, elle voit ce qu’elle veut voir et donne une autre signification à ce qu’elle voit: «Un homme tendit la main, mais la concierge ne le vit pas, ou le vit mal, en tout cas, n’y prit garde parce que son regard fureteur s’était accroché à un autre objet: une serviette imbibée de sang dont le rouge sombre tranchait sur le froid de marbre.» (En fait, Hire s’était un peu égratiné en se rasant).
L’inspecteur passait ses jours et parfois ses nuits dans le quartier, à observer tout le monde et il « commençait à connaître les gens de vue ». Il est une menace pour les autres, car il regarde dans la vie et dans la tête des gens. Être vu donne un sentiment d’inconfort. La pluie, le verglas deviennent des images-miroir qui reflètent la vie intérieure du personnage. Le verglas accentue cette dimension du reflet sur soi-même du personnage. La même idée est développée vers la fin du roman quand il pleut “à seaux”. Hire voit dans une vitrine la silhouette de l’inspecteur et il s’échappe.
La même fonction est attribuée au regard par le Dictionnaire de symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, fonction que l’on retrouve chez Simenon. Le regard s’emplit de tous les passions de l’âme et il est muni d’un pouvoir magique qui lui confère une efficacité redoutable. Le regard est l’instrument des ordres reçus de dedans, de l’intérieur: il tue, il fascine, il séduit. Les métamorphoses du regard dévoilent non seulement celui qui regarde, mais elles découvrent le regardé à soi-même en même temps qu’au regardant.
Il est intéressant de voir les réactions de celui regardé, situé sous le regard de l’autre et de se voir soi-même en réagissant aux regards étrangers. Le regard apparaît comme symbole et instrument d’une révélation. En outre, il agit de la même manière sur le regardé et sur le regardant. Le regard de l’autre devient une sorte de miroir qui reflète les deux âmes. Regarder, ce n’est pas jouer avec ce monde d’apparences, mais dévoiler le sens profond des choses.
Le regard représente une réflexion, on assiste en fait au retournement du regardé en regardant. Hire est vu par Alice à la lumière de la foudre, par l’inspecteur qui le suit sans cesse, car il est le suspect d’un crime, par les regards cachés des voisins, curieux, surtout parce qu’il avait refusé, par sa solitude même, tout autre regard. Hire ressent cette solitude, cette frustration, car il recherche à l’extérieur ce qui lui manque. On assiste, comme l’affirme Laroche, à un « renversement de la relation scopique ».
Hire croit voir sans être vu, alors que, se faisant voir à sa fenêtre, c’est Alice qui mène le jeu. Cette inversion du rapport scopique déclenche un renversement de la situation initiale et sera fatale pour le personnage. La scène finale présente Hire suspendu à la corniche de l’immeuble où il habite, fixé du regard par une foule de badauds parmi lesquels se trouvent Alice, son fiancé, Émile, et l’inspecteur de police. Le regard, dans ces circonstances, est un leurre, qui fausse la communication.
Dans la deuxième partie de l’article, une autre fonction du regard sera envisagée, telle qu’elle ressort d’un autre roman de Simenon, le roman psychologique, Le petit saint, qui fait partie de la catégorie que Simenon appelle “romans-romans” ou “romans de la destinée”. Le regard revêt une autre dimension: celle du regard valorisant, esthétique.
Le petit saint apparaît comme un ouvrage particulier, dont le fond peut sembler sordide au lecteur qui plonge, par l’intermédiaire du héros, dans la promiscuité de la rue Mouffetard à Paris. D’ailleurs, la critique fait une distinction nette entre les deux directions principales qui se manifestent dans l’œuvre simenonienne: il s’agit, premièrement, du roman de type détectiviste (représenté, en général, par la série des Maigret) et deuxièmement, les romans psychologiques que l’auteur appelle aussi “romans de la destinée” ou “romans-romans” (Falicki: 1995, p. 249). Le petit saint, le premier non-Maigret, rédigé à Épalinges en octobre 1964, est la biographie d’un personnage fictif, Louis Cuchas. Le livre de Simenon éblouit par sa manière d’appréhender l’intimité du personnage, sa psychologie. Sans utiliser beaucoup d’artifices romanesques, des fioritures stylistiques ou des procédés littéraires complexes, Le petit saint est singulier par sa simplicité même, syntagme point péjoratif, mais indiquant la relation directe, sans détours avec le monde, avec la vie en général. Stanley Eskin, en parlant de ce livre, l’apelle une “biographie sensorielle”. (Eskin: 1990, p. 273)
Né à Paris, rue Mouffetard, Louis n’a pas de père, mais une mère qui s’efforce d’entretenir sa famille formée de six enfants. Marchande des quatre saisons, robuste et travailleuse, Gabrielle Heurteau aime faire l’amour et elle ne s’en prive pas. Le fait que la seule chambre à coucher de la maison n’offre pas l’intimité nécessaire à Gabrielle, cela n’empêche qu’elle couche toujours avec quelqu’un, en présence même de ses fils et de ses filles. Son grand lit de noyer, situé au milieu de cette chambre, est séparé par un vieux drap de lit. Autour du lit s’entassent des paillasses où couchent les enfants et le lit-cage de la cadette.
La première scène dont le héros se souvient à l’âge adulte est justement cette image du foyer familial. C’est le point zéro de son enfance, du souvenir. Il commence à prendre conscience des choses qui existent et à attribuer à chacune son sens. Au fur et à mesure que le monde devient compréhensible au petit, plus de sons se font entendre, plus de couleurs deviennent visibles. Le souvenir le plus ancien du petit se rattache à la vue du monde environnant: « une légère buée ternissait la fenêtre (…) et la lumière du bec de gaz d’en face, seule à éclairer la chambre, jaunâtre, semblait humide » (p.7) Le narrateur préfère prendre de la distance par rapport à son personnage, ajouter des perspectives et des moments de vie ultérieurs à cette première image.
La découverte du monde environnant par le petit est faite par des constatations, des observations, et nullement par des démarches; ce ne sont pas de façons d’agir. Il observe tout et il est content de pouvoir sentir la vie. Il ne pose jamais de questions. L’éveil de l’enfant à la vie coïncide avec l’éveil de ses sens. Le récit délie peu à peu les souvenirs des premières sensations de l’enfance. Des objets familiers du logis à la rue où il habite, la boutique du marchand de chaussures, l’atelier du menuisier, la cour de l’immeuble, le voisinage, un ordre sensible s’articule progressivement. Ce procédé utilisé par le narrateur est appelé « impressionnisme de la narration. » On parle d’ailleurs chez Simenon d’une “esthétique de la vision”.
L’enchantement du petit Louis est fait de la contemplation tranquille des objets de la banalité, du quotidien: « Il était heureux. Il regardait. Il allait de découverte en découverte mais, au contraire de Vladimir, il ne s’efforçait pas de comprendre. » (p. 20) Il lui suffit de contempler une mouche sur le mur ou de suivre le jeu des gouttes d’eau qui dégoulinent sur les vitres, pendant des heures. De même, Louis regarde longuement la devanture de la boutique de M. Stieb, le marchand de chaussures, le va-et-vient de la clientèle, des scènes se passant à l’intérieur de la boutique. Le narrateur surprend tous les gestes des personnages et les passe en revue avec tous les détails. La vue du petit est comme une sorte de caméra cachée, capable de saisir tous les gestes, comme, par exemple, ceux du marchand occupé à servir sa clientèle: « Il faisait asseoir la mère, les enfants, s’agenouillait pour déchausser ceux-ci, puis commençait le jeu des boîtes, qu’il allait prendre dans les rayons et dont, avec des gestes de prestigitateur, il retirait des souliers de toute forme.» (p. 20)
Louis fait la connaissance du monde à travers les vitres, en regardant, immobile, des heures entières: « Louis vivait des heures à la fenêtre comme il en vivait dans le cour, à regarder le menuisier travailler dans son atelier vitré.» (p. 21) Il s’habitue à regarder les gens et cette observation est une prémisse pour la connaissance.
La plupart des souvenirs d’enfance sont statiques, visuels. L’enfant n’aime pas sortir de la maison, de l’univers déjà connu, familial, qui leur offre la sécurité. Il refuse d’aller à l’école maternelle. Quitter la maison est une rupture, presque une tragédie. À l’école, sa façon d’observer les choses intrigue l’instituteur:
«– Que faites-vous, Cuchas? (…)
– Je regarde.
– Puis-je vous demander ce que vous regardez avec autant d’attention?
– Le nuage. (…)
– C’est intéressant, je suppose?
– Oui, monsieur. » (p. 47)
Les réponses du garçon sont simples, de bon sens, d’un être en prise directe avec la nature, avec le monde tel qu’il est. Cette manière d’appréhender le monde comme il vient, le distingue des autres et fait de Louis un marginal, comme autant d’autres personnages simenoniens. Pierre Assouline insiste sur la rupture qui se produit dans bon nombre de romans de Simenon entre le héros et son milieu social: «Quels que soient son milieu social, la nature de la routine, ses antécédents familiaux ou son contexte professionnel, il reste, dans nombre de romans, un déviant.» (Assouline: 1992, p. 589) À l’école, Louis subit les humiliations de ses camarades sans riposter, gardant sur son visage le sourire d’un saint. Il est surnommé par se camarades « le petit saint » à l’école à cause de sa timidité et sa gentillesse.
Au lever du soleil, au printemps, Louis trouve un plaisir incontournable dans ce voyage jusqu’aux Halles en poussant la charrette de sa mère: « L’expérience était exaltante. Dans la cour, il respirait déjà l’odeur de la nuit qui n’est pas la même que celle de la journée et il était surpris, en remontant la rue, de découvrir une lumière.» (p. 72) L’amas de formes, le mélange de couleurs, l’agitation, le désordre mouvant des Halles le rendent heureux. Tout ce va-et-vient, le jeu miroitant, le mélange de sons, couleurs, contours et ombres, donnent l’image du monde en mouvement. La lumière changeante du matin rend le monde particulièrement intéressant à celui qui regarde. Cette contemplation du monde constitue le point de départ pour le développement de sa vocation artistique. Louis deviendra un peintre renommé grâce au caractère contemplatif et valorisant de son regard sur le monde.
On ne saurait épuiser la complexité de la problématique du regard chez Simenon que par une analyse poussée et attentive du corpus de ses romans. La recherche est donc à suivre.
Conclusions
L’analyse comparative de la problématique du regard dans les deux romans simenoniens révèle la richesse pédagogique d’une approche thématique structurée en didactique de la littérature. Cette étude démontre que l’examen systématique d’un motif narratif – le regard comme instrument de connaissance, de communication tronquée, de révélation ou d’éveil sensoriel – permet aux apprenants de développer des compétences transférables essentielles : l’identification de patterns narratifs, l’analyse symbolique, la comparaison critique et l’interprétation contextuelle. Pour les enseignants, cette démarche constitue un modèle méthodologique applicable à d’autres corpus littéraires, favorisant une progression pédagogique cohérente de l’analyse textuelle superficielle vers une lecture herméneutique approfondie.
Du point de vue de la formation littéraire, l’étude des hypostases du regard chez Simenon offre également une entrée privilégiée dans la compréhension des mécanismes narratifs modernes et de la construction psychologique des personnages marginaux. En confrontant les élèves à la complexité fonctionnelle d’un même élément dans des contextes différents – le regard fatal et inversé de M. Hire versus le regard contemplatif et valorisant de Louis Cuchas – on développe leur sensibilité à la polysémie textuelle et à l’importance du contexte dans la signification. Cette approche analytique contribue non seulement à l’acquisition de compétences en littérature francophone, mais également au développement d’une pensée critique et nuancée, compétence transversale fondamentale dans la formation humaniste des apprenants. L’œuvre de Simenon, par sa simplicité apparente et sa complexité structurelle sous-jacente, constitue ainsi un terrain pédagogique idéal pour initier les élèves à l’analyse littéraire rigoureuse tout en maintenant l’accessibilité nécessaire à l’engagement des apprenants.
Corpus
• SIMENON, Georges (1993) – Le petit saint, Paris, Éditions Presses de la Cité
• SIMENON, Georges – Les fiançailles de M. Hire
Bibliographie
• ASSOULINE, Pierre (1992) – Simenon, biographie, Juillard, Paris
• Littératures belges de langue française. Histoire et perspectives (1830-2000) sous la direction de Christian BERG et Pierre HALEN, Éditions Le Cri, Bruxelles, 2000
• CHEVALIER, Jean, GHEERBRANT, Alain (1994) – Dicţionar de simboluri, Editura Artemis, Bucureşti
• ESKIN, Stanley (1990) – Georges Simenon. Une biographie, traduit par Christian Mari, Presses de la Cité, Paris
• FALICKI, Jerzy (1995) – Istoria literaturii belgiene de limbǎ francezǎ, traducere din limba polonǎ, prefaţǎ, bibliografie şi indice de autori de Petruţa Spânu, Editura Universitǎţii « Al. I. Cuza », Iaşi
• HAMON, Philippe – Texte et idéologie ?
• LAROCHE, Daniel (1991)- « Dédales et significations du regard dans les romans de Simenon» in “Ne pas voir”, n0 2, avril 1991, pp. 6-13
• SPÂNU, Petruţa (1999) – Prozatori belgieni, Editura Fides, Iaşi
• VANONCINI, André (1990) – Simenon et l’affaire Maigret, Librairie Honoré Champion, Paris
• Dossier «1903-2003 : Lisez Simenon ! », in «Français dans le monde», no 327, mai-juin 2003, pp. 39-48