Enseigner la culture de l’Autre en français langue étrangère

L’apprentissage d’une langue étrangère exige la capacité d’établir un lien entre la culture d’origine et celle de la langue cible. Sensibiliser l’élève à la culture requiert le recours à diverses stratégies que l’enseignant doit maîtriser et utiliser de manière appropriée. La salle de classe reproduit, à petite échelle, les relations qui se tissent au sein de la société. Chaque élève porte en lui les caractéristiques culturelles du groupe social auquel il appartient. Dans les cours de langue étrangère, la prise en compte de la dimension interculturelle est absolument essentielle. Martine Abdallah-Pretceille définit l’interculturel comme la conséquence des « relations que les cultures entretiennent entre elles », « les cultures sont interdépendantes, elles s’influencent mutuellement ».[1]

Les travaux sur l’enseignement du français soulignent l’importance de la dimension interculturelle en classe, notamment d’un point de vue éthique: une éducation interculturelle vise à lutter contre la xénophobie, l’ethnocentrisme et la discrimination, et à prévenir la formation de préjugés et de stéréotypes culturels à l’égard de la culture de l’Autre. Son importance est d’autant plus manifeste dans la société multiculturelle vers laquelle évolue l’Europe actuelle, où le respect de l’autre et l’ouverture à la différence sont des valeurs fondamentales. L’enseignant de langue étrangère est constamment confronté à la diversité des pratiques linguistiques, des points de vue et des traditions. Il ne suffit pas d’apprendre la langue, il faut aussi savoir décrypter les sous-entendus culturels. Une vision du monde différente entre l’orateur et l’interlocuteur peut engendrer un malentendu ou une impasse, pouvant mener à une indifférence totale, voire à un rejet. La compréhension requiert alors une interprétation du contexte interculturel. « Si appartenir à une culture signifie communiquer d’une manière spécifique », déclare Pascale Levesque-Mausbacher [2] « …la culture d’origine et la culture cible devront, si elles veulent vraiment se comprendre, prendre en compte le phénomène de l’altérité et écouter les demandes spécifiques, car la compréhension mutuelle ne vient pas d’elle-même. »

Josette Gaume cite, dans son article « Interculturellement nôtre », l’opinion de Tzvetan Todorov dans La conquête de l’Amérique, le problème de l’autre: en ce qui concerne l’attitude du conquérant lors du contact entre deux cultures : « Selon Todorov, deux comportements sont possibles à l’égard de l’autre: un comportement finaliste, comme celui de Colomb lors de la conquête de l’Amérique, qui consiste à vouloir impliquer l’Autre dans sa propre vision du monde pour ne pas s’y perdre, ou un comportement perspectiviste, qui consiste en une approche empathique par laquelle on se met à la place de l’Autre afin de mieux le comprendre. »[3] Nous distinguons donc une attitude intransitive, celle de la conquête de l’Amérique par Colomb, et une seconde attitude, transitive et perspectiviste.

Il est donc nécessaire d’aborder la dimension interculturelle en cours de langue étrangère afin d’éviter les malentendus. L’étudiant pourrait être surpris, voire déconcerté, de constater, par exemple, qu’à son arrivée dans les bureaux de l’entreprise française qui vient de l’embaucher, ses collègues français se font la bise, et qu’il reçoit lui-même deux ou trois bises. Ceci est inconcevable dans sa tradition où l’on se serre la main. Dans sa culture, on s’embrasse sur la joue pour souhaiter ‘Joyeux anniversaire », offrir un cadeau ou en cas de longue séparation d’un être cher. Autre exemple: il serait considéré comme impoli d’être invité à dîner chez son patron à 20 heures et de frapper à la porte à 20 heures précises. On sait que, selon les usages français, il convient d’arriver à dîner un quart d’heure après l’heure de l’invitation, afin de laisser à l’hôte le temps de finaliser les préparatifs.

C’est dans cette direction que le Cadre européen commun de référence pour les langues définit la « conscience interculturelle » : « La connaissance, la conscience et la compréhension des relations (similitudes et différences distinctes) entre le monde d’où vous venez » et « le monde de la communauté cible » sont à l’origine de la conscience interculturelle. Les compétences et les capacités interculturelles sont identifiées telles:

– la capacité d’établir une relation entre la culture d’origine et la culture étrangère;
– être   sensible à la notion de culture et à la capacité de reconnaître et d’utiliser diverses stratégies pour établir un contact avec des personnes d’une autre culture;
–  la capacité de jouer le rôle d’intermédiaire culturel entre sa propre culture et une culture étrangère et de résoudre efficacement les situations de malentendus et de conflits culturels;
– la capacité d’aller au-delà des relations superficielles et stéréotypées.[4]

Notre programme scolaire, notamment celui du lycée, vise à former chez les élèves les «compétences interpersonnelles, interculturelles, sociales et civiques, afin de les sensibiliser à la culture de la langue cible ». Les valeurs et attitudes à développer sont énumérées : l’ouverture aux différences et la tolérance, notamment par une approche critique des différences culturelles et des stéréotypes véhiculés par le français; le développement de l’intérêt pour la découverte de certains aspects culturels spécifiques, grâce à la lecture de textes variés en français et à leur mise en relation avec la civilisation de l’espace culturel francophone.[5]

L’enseignant se posera donc des questions telles que : Comment procéder pour que l’élève comprenne la culture cible, en l’occurrence la culture française / francophone ? Quelle approche adopter ? Quelles stratégies mettre en œuvre pour développer ses compétences interculturelles ? Quels supports privilégier ?

Pour développer la compétence interculturelle, les ouvrages didactiques distinguent plusieurs étapes de formation: l’élève doit prendre du recul par rapport à sa propre culture, admettre l’existence d’autres perspectives, puis observer et analyser les comportements interculturels. À cette fin, les documents authentiques sont extrêmement utiles en classe. L’enseignement de la culture doit être une priorité pour l’enseignant de français, mais il arrive que l’habitude d’enseigner l’interculturalité fasse défaut, soit parce qu’il n’a pas été formé à l’enseignement de la culture, soit parce qu’il ne dispose pas d’un large éventail de stratégies pédagogiques applicables en classe, soit encore par manque de temps.

Nous pourrions aborder une multitude de sujets, tant la culture d’un peuple est riche. Discuter des stéréotypes culturels peut s’avérer extrêmement intéressant, car cela permet à l’élève de prendre conscience des représentations préconçues d’autres cultures. Toutes les activités devront, en fin de compte, mener à l’intégration de la culture de l’Autre. Le point de départ de cette démarche reste cependant la culture de la langue maternelle, et une connaissance approfondie de celle-ci permettra sans aucun doute une meilleure compréhension des différences et, de fait, une meilleure prévention des malentendus interculturels.

Une proposition de scénario didactique

Sujet de la leçon: S’acheter un logement tout(e) seul(e) ?

Documents: Livre Enfin chez moi!; Editions Didier, coll. Lectures Faciles § fiche de travail;
Objectifs pédagogiques:
 Compétences linguistiques: reprise et renforcement des connaissances lexicales – thème de la nourriture / des boissons; reprise et renforcement des connaissances grammaticales – article partitif, expression de la quantité;
 Compétences socioculturelles: découvrir et comprendre les bonnes manières et la façon de saluer chez les Français, les ressemblances et les différences entre les cultures; comprendre l’organisation d’un site internet – le blog
Public: la XIème (L2)
Matériel: le livre électronique, la fiche de l’élève, une salle multimédia avec connexion Internet, le tableau
Durée de la séquence: 100 minutes (2 séances de cours)
But de la leçon:
– renforcer et enrichir les connaissances lexicales, grammaticales et communicatives concernant le champ lexical du logement, d’un style de vie sain;
– former des habitudes et des habiletés de communication lors d’un voyage à l’étranger concernant les manières de saluer et les bonnes manières à table.

didierfle.com/produit/enfin-chez-moi-niv-a2-livre-mp3/

ENFIN CHEZ MOI – A partir du Niveau A2:
Propriétaire d’un appartement à Paris ! C’est trop beau pour être vrai ! Pour Karine, jeune femme d’origine africaine, c’est la preuve d’une intégration réussie, preuve que tous ses efforts en valaient la peine.
Mais au moment de partager sa joie avec sa famille, Karine éprouve un drôle de malaise. Elle a peur de se faire envahir. Comment trouver sa place « ici » sans renier « là-bas » ?
Un roman sensible sur la quête d’identité d’une jeune femme prise entre plusieurs appartenances.

www.mondesenvf.fr/wp-content/uploads/Extrait/Extrait_enfin_chez_moi/index.html

L’enseignant demande aux apprenants de faire des hypothèses, de nommer les ingrédients d’un petit déjeuner chez les Français, de supposer qu’un Français va leur rendre visite et qu’ils doivent se préparer pour un repas. Qu’est-ce qu’on lui servira au petit déjeuner? Est-ce que ce sera la viande au petit déjeuner? Puis leur demande de regarder la photo (fiche de travail) et de l’analyser: un petit déjeuner bien français comprend de la baguette, du beurre, de la confiture, des brioches, des croissants et on boit du lait, du chocolat chaud ou du café.

En discutant les deux documents authentiques extraits de Jean-Louis Fournier, Je vais t’apprendre la politesse, à propos de la poignée de main et du baiser (page 107 du manuel), la classe discute un sujet sur lequel on s’arrête toujours, en se demandant quelle est l’origine de la coutume. Si la classe dispose d’une connexion Internet, les apprenants peuvent regarder la carte de la bise en France (on fait la bise une fois comme en Bretagne ou deux comme à Paris, trois comme au Nord ou bien quatre?). Ensuite on demande aux élèves de faire des hypothèses sur l’origine de cette coutume. Il est nécessaire de nuancer les explications en précisant que lorsqu’il s’agit de rencontres professionnelles, on serre la main à tous, même aux femmes et ce sont les gens proches (amis, parents) qui se font la bise.

Pour continuer, nous avons choisi un texte sur Internet, celui de Céline Graciet, traductrice et interprète française évoquant sur son blog (les blogs sont ces journaux „intimes” sur Internet que chacun peut facilement créer pour exprimer et partager ses émotions, ses points de vue ou ses passions) le problème de la bise qui peut provoquer des malentendus culturels. (Si la classe n’a pas à sa disposition de salle multimédia avec une connexion internet, l’enseignant travaillera sur la transcription du texte sur la fiche de l’élève). Les apprenants font une approche globale du texte (De quel type de texte s’agit-il? Quel est le sujet? Qui parle? Dans quelles circonstances? Quel est le métier de la personne qui parle?). Des réponses libres à des questions (voir la fiche de travail), puis une analyse plus détaillée permettra de se rendre compte des différences interculturelles. Un jeu de rôle permet aux apprenants de se mettre dans la peau de la jeune traductrice et, à la fin, ils devront dire si les Roumains auraient la même attitude vis-à-vis de ce geste.

Le sondage qui suit (page 107 du manuel – Quelques données sur les repas en 2005) ouvrira le débat sur les habitudes alimentaires en France et dans leur pays, sur l’évolution de la mentalité. Afin de mieux saisir les différences et les ressemblances, on pourra rédiger un schéma, censé à rendre ces idées systématiques.

Pour finir, l’apprenant continue sa réflexion sur ce sujet dans une rédaction: Imaginez maintenant qu’un Français soit invité à dîner dans votre pays… Que faudrait-il qu’il sache? Devrait-il arriver à l’heure, en avance ou en retard? Que devrait-il apporter à la maîtresse de maison? Comment se déroulerait le repas? Les invités resteraient-ils à table pour discuter une fois le repas terminé? Quelles maladresses devrait-il éviter de commettre? Dans un court témoignage, expliquez-lui les usages en vigueur chez vous. Essayez de ne pas voir qu’un seul point de vue: chaque modèle (le modèle français comme le vôtre) a ses forces et ses faiblesses. Pour chaque système exposé, tentez d’en déceler les atouts et les inconvénients.

Fiche de travail – Convivialité et bonnes manières

I. Regardez l’image ci-contre. Faites des hypothèses sur les “ingrédients” d’un petit déjeuner d’un Français.
Quelles différences constatez-vous par rapport aux habitudes alimentaires des Roumains?

II. La bise
Cet amusant billet de petite Anglaise  me rappelle qu’après ma petite virée à Dunkerque, je comptais aborder le délicat sujet de la bise.

Le projet de deux ans sur lequel je travaille en tant qu’interprète s’achève en février. Les partenaires anglais et français ont participé à huit réunions de deux jours, plus plusieurs réunions intermédiaires de moindre ampleur. En conséquence, nous avons eu le temps de faire connaissance et une bonne ambiance règne dans le groupe.

Tout le monde s’entend bien, ce qui complique singulièrement les choses au moment de se saluer. Une ferme poignée de main satisfaisait tout le monde au départ, mais nous avons dépassé l’étape de la politesse formelle et j’ai remarqué que les Français ont eu tendance à retrouver leur comportement naturel, autrement dit deux bises pour dire bonjour. Quand notre hôte française nous a accueillis la semaine dernière, j’ai noté un mouvement, que seul un œil français pouvait percevoir: elle allait faire la bise au chef de projet anglais, qui se tenait près de moi. Il n’a pas bronché.

Les Anglais, bien entendu, gardèrent leur distance tout en la saluant gaiement. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé que ça ne suffisait pas. J’ai peut-être outrepassé mon rôle d’interprète, toujours est-il que j’ai foncé sur elle pour lui faire la bise, ce qui a causé l’effet domino attendu. Après tout, elle jouait à domicile, il était normal qu’on respecte ses règles. Je sais qu’à ce moment, les partenaires anglais m’ont sans doute maudite intérieurement, mais il était évident que notre hôte était bien plus à l’aise.

Jetez un coup d’œil à cette carte des bises en France pour savoir combien de bises on attend de vous dans les différentes régions de France. Je ne sais pas si elle donne des informations exactes, mais elle pourrait bien être utile à certains!

Je m’en vais pour quelques jours. Je vous souhaite à tous d’excellentes vacances, quoi qu’elles signifient pour vous!
Auteur: céline, in Interprétariat; Date: 17 décembre 2004

Petit lexique pour la compréhension:
virée = (fam.) promenade, tour
broncher = bouger, remuer
outrepasser = dépasser ce qui est autorisé
foncer = (ici) se jeter sur quelqu’un
maudire = (fig.) exprimer sa colère, son horreur contre quelqu’un / quelque chose

Après avoir lu le texte ci-dessus, répondez aux questions suivantes:
1) De quel type de texte s’agit-il? Qui est l’auteur?
2) Qu’est-ce qu’un blog? Identifiez la problématique de l’article.
3) Qui parle? A propos de quoi?
4) Faites une deuxième lecture, plus attentive, du texte. Quelle est l’ambiance de travail entre les partenaires d’affaires français et anglais?
5) Comment les partenaires se saluent-ils au début du projet?
6) Comment le chef de projet anglais a-t-il réagi?
7) Pourquoi pensez-vous qu’il a eu cette réaction?
8) Comment Céline a-t-elle réagi?
9) Que pensez-vous d’une telle réaction?

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Notes
[1] Martine Abdallah-Pretceille, L’éducation interculturelle, PUF, 2004, coll. „Que sais-je ?”, p. 5
[2]Pascale Levesque-Mäusbacher, Pédagogie interculturelle: le discours de l’Autre, in “Français dans le monde”, Novembre-décembre 2001 – N°318
[3] Gaume Josette, “Inteculturellement nôtre”, in Les Cahiers Pédagogiques, n0360, janvier 1998, p. 52
[4] Cadre européen de référence pour les langues. Apprendre, enseigner, évaluer, Les éditions Didier, Paris, 2001, p.83
[5] Programme national de français en Roumanie, 9e, approuvé par O.M. 3458/09.03.2004, p.2, 6;
Programme national de français en Roumanie, 10e, approuvé par O.M.4598/31.08.2004, p.2, 6; Programme de français, 11e et 12e années, approuvé par O.M. 3410/07.03.2006, p. 5

Bibliographie
Martine Abdallah-Pretceille, L’éducation interculturelle, PUF, 2004, coll. „Que sais-je ?”
Cadre européen de référence pour les langues. Apprendre, enseigner, évaluer, Les éditions Didier, Paris, 2001
Gaume Josette, “Inteculturellement nôtre”, in Les Cahiers Pédagogiques, n0 360, janvier 1998, p. 52-54
Levesque-Mäusbacher Pascale, Pédagogie interculturelle: le discours de l’Autre, in “Français dans le monde”, Novembre-décembre 2001 – N°318
Programa de limba franceză, clasa a IX-a, aprobată prin O.M 3458/09.03.2004, p.2, 6; Programa de limba franceză, clasa a X-a, aprobată prin O.M. 4598/31.08.2004, p.2, 6; Programa de limba franceză, clasa a XI-a – a XII-a, aprobată prin O.M. 3410/07.03.2006,p.5

 


Încadrare în categoriile științelor educației:

prof. Maria Elena Gorban

Colegiul Economic Administrativ, Iași (Iaşi), România
Profil iTeach: iteach.ro/profesor/maria.gorban