Dino Buzzatti, « Le désert des Tartares » : exercices d’admiration devant le miroir du temps

L’analyse littéraire des œuvres canoniques représente un instrument pédagogique essentiel pour le développement des compétences critiques et interprétatives des étudiants. La présente étude propose une approche didactique du roman Le désert des Tartares de Dino Buzzati, illustrant la manière dont le texte littéraire peut servir de support pour l’exploration de concepts complexes liés au symbolisme, au temps narratif et à la construction identitaire.

Par le recours aux cadres théoriques consacrés (Durand, Eliade) et par la comparaison avec l’œuvre de Julien Gracq, la démarche analytique offre aux étudiants un modèle de lecture interprétative qui dépasse le niveau superficiel de la narration, stimulant la réflexion sur la condition humaine et le rapport entre l’attente et l’accomplissement. Cette méthodologie peut être transférée dans la pratique didactique de la littérature comparée et des études culturelles, facilitant la compréhension des mécanismes de construction du sens dans le texte littéraire.

Le cas particulier du roman Le désert des Tartares transpose en question quelques aspects concernant l’invention de mondes, tangibles à une perspective symbolique du destin humain : les variations sur le fantastique, l’attente ou la formule négociée de l’existence, l’énergie poétique de l’écriture.

Pour la justification de la démarche analytique, la définition classique du terme ne suffit pas. Le fantastique, selon les dictionnaires, désigne une création de l’imagination, qui n’a pas d’existence dans la réalité. La thématique principale d’une telle œuvre met en lumière « les éléments traditionnels du merveilleux et illustre le rôle de ceux-ci dans la vie individuelle et collective » (Le Robert pour tous, Dictionnaire de la langue française, deuxième édition rédigé par Alain Rey, Paris, 1995).

La variation du fantastique prend un contour particulier chez Dino Buzzati et Julien Gracq, des auteurs qui cherchent le plausible et l’évidence dans les astuces de la chronique. Les personnages imposent leur points de vue qui (ré)inventent le monde des autres faisant glisser les morceaux vraisemblables de vie dans les poches d’un destin qui immobilise la durée.

Pour les premières pages de leur passage vers la familiarité du lecteur, Aldo et Giovanni Drogo s’accrochent d’un temps historique, linéaire, qui les envoie sans aucune chance de retour à la catégorie psychologique des rêveurs romantiques qui disposent d’un grand espace de raisonnement intérieure et qui, à force d’une exception qualifiante, se rendent disponibles aux mystères, traitant de mythe et d’absolu.

Aldo présente sa carte de visite dans une manière tumultueuse avec les petits accents de cérébralité dans un fragment introductif comme celui-ci : « Mes études terminées dans l’ancienne et célèbre université de la ville, des dispositions assez naturellement rêveuses et la fortune dont je fus mis en possession à la mort de ma mère, firent que je me trouvai peu pressé de choisir une carrière. (…) Mes journées se partageaient entre la lecture des poètes et les promenades solitaires dans la campagne » (Julien Gracq, Le rivage des Syrthes, Ed. José Corti, Paris, 2011, p. 7-8).

À son tour, Giovanni plonge dans une identité vraisemblable ou le passé bascule son poids événementiel à rôle justificatif : « Pensant aux journées lugubres de l’Académie militaire, il se rappela les tristes soirées d’étude, où il entendait passer dans la rue les gens libres et que l’on pouvait croire heureux ; il se rappela aussi les réveils en plein hiver, dans les chambres glaciales où stagnait le cauchemar des punition et l’angoisse qui le prenait à l’idée de ne jamais voir finir ces jours dont il faisait quotidiennement le compte » (Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Ed. Robert Laffont, col. Pocket, Paris, 2012, p. 5).

Psychologiquement les deux héros sont, maintenant, disposés, orientés vers la composante inductive du merveilleux, sous la forme d’une promesse de découverte exemplaire dans le déroulement de cette vie. Tous les deux découvriront une dimension fluide, terrifiante et paradisiaque à la fois, un point de croisement entre la verticalité de l’anima perennis et l’axe horizontal du hic et nunc.

Le fantastique comme redéfinition du réel

Dans un de ses entretiens avec le journaliste de France-Culture Yves Panafieu, il y a une trentaine d’années, Buzzati donne une surprenante définition du fantastique : « Je dirais que le fantastique est ce qui n’existe pas. Cependant, il y en a, des choses qui n’existent pas et qui ne sont pas fantastiques !… Par conséquente j’ajouterais que ce sont les choses qui n’existent pas et qui sont imaginées par l’homme. Et, si nous considérons la littérature, alors ce sont des choses qui n’existent pas, imaginées par l’homme dans un but poétique » (Buzzati, mes déserts : Entretiens avec Yves Panafieu, Ed. Robert Laffont, col. Pavillons dirigée par G. Belmont et A. Pierhal, Paris, 1973, p. 259).

Les coulisses d’une telle représentation abritent tous les moyens de gestion du personnage qui personnalise la réalité, toujours à la recherche d’un miroir convenable pour son allure. Le but poétique est, en fait, une des plus pertinentes sémantiques de la (ré)invention du monde, une promesse de changement d’inertie, induite par l’auteur et déduite dans la vocation des actants.

Cette dernière est en vérité la folie de leur grandeur (étroitement attachée à l’idée d’un univers participatif, émotionnel, une géographie animée qui évoque l’absolu, sans rien à faire avec le modèle romantique) et qui value dans un contexte de prédictions existentielles. Le fort Bastiani cesse d’être une garnison et le désert dit des « Tartares » qui le borne au N perd son statut officiel de frontière administrative. Ils enveloppent dans le brouillard de l’attente la couronne du roi Lear, un espace où l’amertume devient vertu et le destin du jeune Drogo déclame son avenir.

Une longue carrière commence entre les murs du château fort, les activités journalières se ritualisent tandis que les préparations pour l’attaque de l’ennemi commencent à mythifier l’atmosphère. Aucune forme d’échappe n’est formulée, aucun manifeste de fronde n’est valorisé : « Drogo regardait fixement les chenets de la cheminée, exactement semblable à une paire qu’il avait vu au fort ; cette coïncidence lui offrait une faible consolation, comme si cela démontrait que, après tout le fort et la ville étaient un seul et même monde dont les habitudes de vie étaient identiques » (Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Ed. Robert Laffont, coll. Pocket, Paris, 2012, p. 182-183).

L’attente consomme sans la gloire flamboyante d’un accomplissement éthique ou héroïque. Le personnage se retrouvera au bout de son chemin malade, donquichottesque, un vieillard vaincu par ses propres illusions, qui est obligé à accepter que le vrai ennemi ne viendra jamais du Nord mais de sa propre impuissance.

Mystère et attente : la poétique du temps suspendu

Chez Dino Buzzati, le fantastique ne subit pas des variations pour illustrer l’esthétique d’un conte de fées quelconque ou la trame d’une projection hofmannienne. Le fantastique doit déboucher, chaque fois, sur une forme de réalité. Par ce côté, Dino Buzzati approche la perspective kafkaïenne (surtout dans La métamorphose). Pour arriver à son but l’écrivain italien établit des rapports efficaces entre le fantastique et le mystère, en déclenchant l’angoisse de son héros envers l’attente, la mort, l’inefficacité ou la culpabilité.

Les premières pages du roman lancent en phrases souples, ornées des petites méditations crépusculaire, le mystère qui entoure le profil du fort Bastiani, une promesse tendre d’attraper, un jour, la plus haute étoile d’un destin comme celui de Giovanni : « Un légère souffle de vent fit onduler, au–dessous du fort, un drapeau, qui, d’abord, pendait flasque se confondant avec le mât. On entendit une vague sonnerie de trompette. Les sentinelles marchaient lentement sur l’aire, devant la porte d’entrée, trois ou quatre hommes (on ne pouvait voir à cause de la distance, si c’étaient des soldats) étaient en train de charger les sacs sur un chariot. Mais tout stagnait dans une mystérieuse torpeur » (Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Ed. Robert Laffont, coll. Pocket, Paris, 2012, p. 23).

L’incroyable ressemblance sur la composante mystérieuse entre la forteresse des provinces du sud, érigée sur le rivage des Syrtes, et la solitude du fort Bastiani n’est pas tout à fait consistante. Julien Gracq amplifie le côté métaphorique du terme rivage, pour illuminer la perception de Aldo. L’œil focalise une séparation, enfin matérialisée, entre la médiocrité du réel et la fascination d’un monde onirique (un défi plutôt surréaliste).

Dans un tel horizon interprétatif le jeune Drogo se charge d’une empreinte bovaryque, particulièrement reflétant d’une gloire militaire, tandis que l’ambitieux Aldo avance une recomposition du domestique en terme de lyrisme presque cérébral : « Il y a dans notre vie des matins privilégiés ou l’avertissements nous parvient, où l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvré qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brûlé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ » (Julien Gracq, « Une poussée de fièvre » in Le rivage des Syrtes, Ed. José Corti, Paris, 2011, p. 109).

L’énergie poétique et l’immobilisation du temps

Pour Dino Buzzati l’intensité de la vie abolit l’horreur de l’écoulement temporel car, en matière de lyrisme, les pages de son roman viennent illustrer ce que Marcel Proust dans Les Plaisirs et les Jours, Calmann-Lévy, 1896 appelait « un peu de temps à l’état pur ». L’univers conventionnel du fort Bastiani s’éclaire ou s’obscurcit selon une mélodie nostalgique qui revient chaque fois dans les coins de la mémoire du héros, pour marquer la plénitude du temps immobilisé en attente.

Alors, tout devient le décors d’un éternel présent, le regard s’éveille dans des horizons de brouillard, en glissant d’objet en objet, ainsi que la narration brise ses coquilles pour l’éclat d’une poésie fluide, ininterrompue, profondément conciliable : « Puis, tout près, un bruit d’eau, un bruit mou, qui se propagea à travers les murs. Une petite étoile vert (il demeurait immobile à regarder) avait, dans son voyage nocturne, presque atteint le rebord supérieur de la fenêtre, bientôt elle allait disparaître ; elle scintilla un bref instant, juste sur le noir rebord, et puis, en effet, disparut » (Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Ed. Robert Laffont, coll. Pocket, Paris, 2012, p. 39).

Pour fuir une terre décevante l’imagination de l’écrivain italien dispose de la verticalité, au–dessous tout comme au–dessus du monde. Dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod (1re édition Paris, P.U.F., 1960), livre II, le professeur Gilbert Durand constate que l’au-dessous est souvent le lieu de l’infernal. En revanche, l’au-dessus est fréquemment imaginé comme un lieu paradisiaque, le but d’un mouvement de l’âme.

Chez Buzzati une telle dichotomie et annulée sous la saison éternelle de l’attente. La seule fonction véritable d’une telle évocation poétique ne peut qu’allumer en esprit la peur de ne pas maîtriser le temps, la constatation de sa fuite irrémédiable. C’est une attente sans objet qui semble filtrer de la même façon les rythmes cosmiques et l’instant suspendu du vécu. Ils raisonnent mais ne se complètent plus dans le registre romantique. Après chaque passage conçu d’un tel tissu organique se distribue une descente neutre dans l’entourage empirique (le quotidien de la garnison, le derniers rumeurs portant sur le combat, l’arrivée des nouveaux camarades).

Bibliographie consultée :

  1. Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Ed. Robert Laffont, coll. Pocket, Paris, 2012
  2. Julien Gracq, Le rivage des Syrtes, Ed. José Corti, Paris, 2011
  3. Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod (1re édition Paris, P.U.F., 1960), livre II
  4. Yves Panafieu, Buzzati, mes déserts : Entretiens avec Yves Panafieu, Ed. Robert Laffont, col. Pavillons dirigée par G. Belmont et A. Pierhal, Paris, 1973
  5. Mircea Eliade, Le Mythe de l’éternel retour, Gallimard, coll. Folio essais, 1994
  6. Association internationale des amis de Dino Buzzati, Cahiers Buzzati, no. 3, Ed. Robert Laffont, Paris, 1979
  7. Le Robert pour tous, Dictionnaire de la langue française, deuxième édition rédigé par Alain Rey, Paris, 1995

 


Încadrare în categoriile științelor educației:

prof. Alina Nedelcu

Liceul Tehnologic Economic de Turism, Iași (Iaşi), România
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