«Temps du discours», «Temps du récit». Extrait du roman Un Barrage contre le Pacifique, par Marguerite Duras (Étude)

L’enseignement de la grammaire du français dans le secondaire nécessite une articulation entre les connaissances théoriques linguistiques et leur application à l’analyse textuelle, dans une perspective qui favorise le développement des compétences interprétatives des élèves. La distinction établie par Émile Benveniste entre « temps du discours » et « temps du récit » constitue un outil conceptuel fondamental pour l’analyse de la temporalité narrative, permettant aux apprenants de dépasser une approche purement morphologique des temps verbaux pour accéder à leur dimension énonciative et pragmatique. Le présent article propose une analyse didactique d’un extrait du roman Un Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, œuvre qui, par sa technique narrative caractéristique du Nouveau Roman et par l’alternance systématique entre récit et dialogue, offre un support privilégié pour l’étude de l’organisation temporelle du discours littéraire.

Cette analyse vise à démontrer comment l’examen méthodique de l’emploi des temps verbaux dans un texte narratif permet non seulement l’acquisition de connaissances grammaticales approfondies, mais également le développement de compétences d’analyse stylistique et de compréhension des mécanismes narratifs. L’approche proposée s’inscrit dans une démarche pédagogique qui valorise l’observation rigoureuse du fonctionnement de la langue en contexte littéraire authentique.

„Ce fut donc pour la dernière fois, ce soir-là, que vers cinq heures de l’après-midi, le bruit rêche de la carriole de Joseph se fit entendre au loin sur la piste, du côté de Ram.
La mère hocha la tête.
– C’est tôt, il n’a pas dû avoir beaucoup de monde.
Bientôt on entendit des claquements de fouet et les cris de Joseph, et la carriole apparut sur la piste. Joseph était à l’avant. Sur le siège arrière il y avait deux Malaises. Le cheval allait très lentement, il raclait la piste de ses pattes plutôt qu’il ne marchait. Joseph le fouettait mais il aurait pu aussi bien fouetter la piste, elle n’aurait pas été plus insensible. Joseph s’arrêta à la hauteur du bungalow. Les femmes descendirent et continuèrent leur chemin à pied vers Kam. Joseph sauta de la carriole, prit le cheval par la bride, quitta la piste et tourna dans le petit chemin qui menait au bungalow. La mère l’attendait sur le terre-plein, devant la véranda.
– Il n’avance plus du tout, dit Joseph.
Suzanne était assise sous le bungalow, le dos contre un pilotis. Elle se leva et s’approcha du terre-plein, sans toutefois sortir de l’ombre. Joseph commença à dételer le cheval. Il avait très chaud et des gouttes de sueur descendaient de dessous son casque sur ses joues. Une fois qu’il eut dételé, il s’écarta un peu du cheval et se mit à l’examiner. C’était la semaine précédente qu’il avait eu l’idée de ce service de transport pour essayer de gagner un peu d’argent. Il avait acheté le tout, cheval, carriole et harnachement, pour deux cents francs. Mais le cheval était bien plus vieux qu’on n’aurait cru. […]
La veille, Joseph lui avait apporté du pain de riz et quelques morceaux de sucre pour essayer de lui ouvrir l’appétit, mais après les avoir flairés il était retourné à la contemplation extatique des jeunes semis de riz. Sans doute, de toute son existence passée à traîner des billes de loupe de la forêt jusqu’à la plaine, n’avait-il jamais mangé autre chose que l’herbe desséchée et jaunie des terrains défrichés et, au point où il en était, n’avait-il plus le goût d’autre nourriture. Joseph allait vers lui et lui caressait le col.
– Mange, gueulait Joseph, mange.
[…] La mère à son tour s’approcha. Elle était pieds nus et portait un grand chapeau de paille qui lui arrivait à hauteur des sourcils. […]
– Je t’avais dit de ne pas l’acheter. Deux cents francs pour ce cheval à moitié crevé et cette carriole qui ne tient pas debout.
– Si tu ne la fermes pas je fous le camp, dit Joseph.”
(Marguerite Duras, Un Barrage contre le Pacifique, 1950, roman, Gallimard).

Interprétation

Dans le roman, le vocabulaire est simple ainsi que la construction de l’histoire. Un petit hic : les personnages manquent parfois de crédibilité et de profondeur.

Le roman constitue un exemple de la technique du Nouveau Roman, auquel s’ajoute le style particulier de Marguerite Duras :

  • ton volontairement monotone ;
  • discours diversifié : dialogues directs mêlés au récit sans guillemets ; monologues intérieurs ; dialogues indirects et indirects libres etc.

Cet extrait peut être interprété premièrement à partir d’une note autobiographique de la vie de l’auteur : évocation de sa jeunesse en Indochine, absence du père (son père meurt jeune en laissant sa mère avec trois enfants ; celle-ci accepte des postes dangereux dans la brousse pour subvenir aux besoins de sa famille. Plus tard, sa mère achète une petite concession au Cambodge, mais la terre se révèle incultivable. C’est cette jeunesse que Marguerite Duras retracera dans ce roman, Un barrage contre le Pacifique, d’où on a extrait le texte ci-dessous).

En ce qui concerne le rapport au temps, (comme deuxième interprétation) on peut affirmer que les temps utilisés dans la narration et dans le dialogue sont : les temps du récit et les temps du discours. C’est à Emile Benveniste que l’on doit cette distinction en „temps du discours” / „temps du récit” qui permet de classer les temps de la conjugaison selon leur rôle et leur usage réel dans le discours contemporain.

Les temps du récit

Les temps du récit sont beaucoup plus représentés dans cet extrait. La trame narrative est souvent coupée par l’insertion d’éléments de dialogues permettant de mieux percevoir les tensions entre les personnages du roman.

Le passé simple

Ce „présent” du récit est le temps de la conjugaison qui sert le plus directement à souligner l’enchaînement (rapide) des actions (effectivement dans ce passage nous avons surtout des actions) :
„Ce fut donc pour la dernière fois”
„… se fit entendre”
„La mère hocha la tête”
„on entendit”
„la carriole apparut sur la piste”
„les femmes descendirent et continuèrent leur chemin à pied .”
„Joseph sauta de la carriole, prit le cheval par la bride, quitta la piste et tourna dans le petit chemin…”etc.

On peut souligner que, même lorsque les verbes sont imperfectifs („continuèrent”, „s’approcha”…), avec le passé simple, elles sont envisagés comme „ponctuelles” : on passe rapidement à autre chose, l’enchaînement narratif est marqué par le mouvement et une certaine efficacité : les actions successives des personnages sont prises comme achevées quand on passe à une autre. Ceci est caractéristique du passé simple comme temps autour duquel se bâtit le récit. De nombreux verbes perfectifs renforcent ce sentiment de rapidité : phrase où on décrit  l’arrivée de Joseph : „sauta”, „prit”, „quitta”, „tourna”…

On observe qu’à partir de la moitié du texte le récit  ralentit : présence de quelques verbes qui insistant chaque fois sur le début de l’action la montrent dans son inachèvement : „Joseph commença à dételer le cheval”, „se mit à l’examiner”… On ressent la chaleur qui pèse sur les êtres. L’image du cheval que va mourir et son comportement aussi , constituent en quelque sorte le prototype de cet univers qui pèse, avec l’arrêt progressif des actions sous le lourd soleil du Viêt-Nam.

L’imparfait

Par opposition au passé simple marquant la rapidité des actions autour du personnage de Joseph, les actions durables, et en particulier tout ce qui se rapporte au cheval amène l’auteur à recourir à l’imparfait, qui ainsi apparaît d’abord comme marqueur de la durée : on perçoit l’écoulement (lent) du temps, l’inachèvement :

  • „Joseph était à l’avant”
  • „il y avait deux Malaises”
  • „Le cheval allait très lentement”
  • „il raclait la piste de ses pattes plutôt qu’il ne marchait”
  • „Joseph le fouettait”
  • „La mère l’attendait”
  • „Suzanne était assise”
  • „le cheval était bien plus vieux”
  • „Joseph allait vers lui et lui caressait le col”
  • „…gueulait Joseph”

Au fil du texte, les imparfaits deviennent dominants, le regard se portant de plus en plus sur le cheval, symbole de l’anéantissement lent et progressif de toute chose. Au-delà de l’aspect duratif, ils se chargent souvent d’une valeur itérative : „fouettait”, mais surtout „allait vers lui et lui caressait le col”. Ce mouvement de Joseph vers le cheval est présenté ici comme s’il s’agissait d’une action de tous les jours, actions répétés, alors qu’on le sait parfaitement, c’est le même soir („ce soir-là”) que, très lentement, Joseph revenu à la maison, est obligé de se préoccuper du cheval ; tout son comportement, sur lequel, on concentre le regard du lecteur, est contaminé par la lenteur qui l’entoure.

Le plus-que-parfait

On a cinq plus-que-parfaits dans le cadre du récit : „il avait eu l’idée de ce service”, „il avait acheté le tout”, „lui avait apporté du pain de riz”, „il était retourné”, „n’avait-il jamais mangé” qui se trouvent toujours renvoyés à une époque antérieure au moment du récit („ce soir-là”,c’est-à-dire le soir où l’on est rendu, le soir du retour anticipé de Joseph). L’antériorité est soulignée d’une part par :”C’était la semaine dernière” et d’autre part „la veille”, situant ainsi les deux époques évoquées par rapport au „présent” du récit.

On a également un passé antérieur „une fois qu’il eut dételé”, utilisé pour souligner l’achèvement d’une action ainsi située par rapport au „présent du récit” : le texte se poursuit tout naturellement au passé simple :… il s’écarta un peu du cheval…

L’ irréel

Des conditionnels occupent une petite place dans le texte : „il aurait pu aussi bien fouetter la piste, elle n’aurait pas été plus insensible” ; ils ont une valeur hypothétique et exclusivement pour souligner le peu de conséquences dans le réel des actions de Joseph sur le cheval.

Le présent et les marques d’antériorité

Dans le texte sont évoquées trois époques, et pour chacune Marguerite Duras recourt aux locutions temporelles nécessaires qui fonctionnent normalement avec les temps du récit :

  • Pour le „présent du récit” : „Ce soir-là” : le soir où prend place le récit raconté au passé simple et „bientôt” qui situe plus précisément le moment de l’arrivée de Joseph.
  • Pour marquer l’antériorité par rapport au jour évoqué, on a successivement :
  • „C’était la semaine précédente”, avec le plus-que-parfait
  • „La veille”, toujours avec le plus-que-parfait

Les temps du discours

« Il y a de de remarques brèves des personnages qui naturellement recourent au temps du discours . Ces courts passages de discours, insérés dans le récit, jouent un rôle important pour l’évolution dramatique ; remplaçant les plus classiques descriptions de personnages (que l’on trouverait par exemple dans un roman de Balzac), et les explications concernant leurs caractères, leurs attentes, leurs comportements. Les propos des personnages mis en scène directement constituent ainsi des étapes significatives pour l’évolution du roman, complétant la narration extérieure à la troisième personne où sont énumérées rapidement les actions de Joseph ou de la mère ».

Le présent et les marques d’antériorité

Même si peu nombreux dans notre extrait, les temps du discours sont essentiellement représentés par le présent (de l’indicatif ou de l’impératif) : „C’est tôt”, „Il n’avance plus du tout”, „mange… mange”, „Si tu ne la fermes pas je fous le camp” et par un „passé composé” („il n’a pas dû avoir beaucoup de monde”) qui joue le rôle de passé ou d’antérieur par rapport au présent, comme le plus-que-parfait joue ce rôle par rapport au passé simple.

De fait le présent a des valeurs différentes :

  • Il est à la fois présent à valeur actuelle : „C’est tôt”
  • Il est marqué comme „duratif”, „imperfectif” : „il n’avance plus du tout”.
  • Il sert à marquer le futur: „Si tu ne la fermes pas [présente] je fous le camp [action postérieure immédiate]”.

D’autres éléments du discours

On doit souligner le contraste net entre l’usage du „il”(renvoyant à Joseph, à la mère, à la piste, au cheval…) et le „je”, le „tu” („Si tu ne la fermes pas…”) ou l’impératif (s’adressant à un „tu”) dans les dialogues. Présent actuel du discours : „je” et „tu” se répondent dans un dialogue au style direct.

Conclusion

Cet extrait trop court  attire l’attention sur l’organisation des temps du discours et des temps du récit dans un roman marqué par certaines des techniques du „Nouveau Roman” mais aussi par « les soucis réalistes dans la représentation des propos des personnages ».

L’analyse présentée démontre la pertinence didactique de l’étude de l’organisation temporelle dans le texte narratif, en illustrant concrètement comment la théorie benvenistienne peut être opérationnalisée dans l’enseignement du français langue maternelle au niveau secondaire. L’examen détaillé de l’extrait durassien met en évidence la manière dont l’alternance entre temps du récit (passé simple, imparfait, plus-que-parfait) et temps du discours (présent, passé composé) structure la narration et contribue à la construction du sens, tout en révélant les choix stylistiques de l’auteure.

Cette approche méthodologique favorise le développement de compétences linguistiques et littéraires complexes chez les élèves : identification et classification des formes verbales, analyse de leurs valeurs aspectuelles et énonciatives, compréhension des effets narratifs produits par leur emploi. Du point de vue pédagogique, la démarche illustrée peut être transposée à l’étude d’autres textes littéraires, permettant ainsi aux enseignants de construire des séquences didactiques qui articulent savoirs grammaticaux et analyse littéraire.

L’étude de textes du Nouveau Roman, par leur travail spécifique sur la temporalité et l’énonciation, s’avère particulièrement féconde pour consolider la maîtrise des mécanismes de la langue française et développer les capacités interprétatives des apprenants. Cette contribution s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’enseignement de la grammaire en contexte et sur l’importance de l’observation du fonctionnement linguistique dans des productions textuelles authentiques.

 


Încadrare în categoriile științelor educației:

prof. Veronica Țăroiu

Liceul Tehnologic Ioan N. Roman, Constanța (Constanţa), România
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