La manifestation de la subjectivité ne s‘arrête pas au niveau des états mentaux ou physiques, nous la rencontrons aussi dans le langage et nous allons voir les formes sous lesquelles elle se manifeste. Dans son ouvrage L’énonciation de la subjectivité dans le langage, Catherine Kerbrat-Orecchioni affirme : Toute unité lexicale est, en un sens, subjective, puisque les « mots » de la langue ne sont jamais que des symboles subjectifs et interprétatifs des « choses » .
Nous pouvons dire que les mots, en fonction de notre choix, représentent la manifestation de notre subjectivité, parce qu‘un même mot dans des situations différentes peut signifier des choses différentes, comme le mot « petite » dans les exemples suivants :
a) Mais, elle est petite !
b) Ah, elle est petite !
En fonction du contexte et de l‘intonation du locuteur, le mot « petite » peut signifier : « mauvaise » ou « belle ». De nouveau le contexte joue un rôle important, parce que ces phrases peuvent être prononcées dans des situations différentes. Par exemple, le fils annonce sa mère qu‘il veut lui faire connaissance avec son amie. Quand la mère la voit, elle est enchantée parce qu‘elle est petite comme son fils. Dans un tel contexte nous avons une intonation ascendante qui traduit l‘état de bonheur :
« Ah, elle est petite ! » (petite = belle)
Dans un contexte comme le suivant : quelqu‘un cherche une fille pour faire le ménage dans une maison où les visites sont faites par des gens d‘affaire où les filles de taille petite n‘ont pas la permission d‘entrer, parce que l‘employeur veut que ses clients soient bien servis et qu‘ils ne doivent pas s‘incliner pour servir quelque chose du plateau des filles. Dans une telle situation « petite » est synonyme avec « mauvaise » ou « inadéquate », parce nous avons ici une intonation descendante, de dégoût :
« Mais, elle est petite ! » (petite = mauvaise)
Aucun individu n’est libre de décrire la nature avec une impartialité absolue, mais contraint, au contraire, à certains modes d’interprétation alors même qu’il se croit le plus libre, dit B. Lee Wholf. Donc, l‘individu ne peut pas être impartial, même si le libre-arbitre nous fait croire, dans certains moments, qu‘on est absolument libre. Il y a à l‘intérieur de nous une force qui nous fait introduire, sans le vouloir, dans notre langage une ou plusieurs connotations subjectives.
Dans l‘ouvrage cité, C. Kerbrat-Orecchioni parle de deux types de discours : le discours objectif et le discours subjectif. Tandis que dans le discours objectif l‘individu s‘efforce à effacer toute trace d‘un énonciateur individuel, dans le discours subjectif l‘individu s‘avoue explicitement. Par exemple :
« Je trouve ça moche. »
La subjectivité ne caractérise pas seulement les individus, elle caractérise aussi les unités lexicales, parce qu‘elles sont en elles-mêmes chargées d’une dose plus ou moins forte de subjectivité . Si on prend les mots suivants : célibataire, jeune, petit, bon et si on les met sur une échelle, on observe qu‘ils vont de l‘objectif au subjectif :
Objectif Subjectif
Célibataire Jeune Petit Bon
De cette façon la réponse à la question de Todorov est affirmative « bon » implique-t-il le locuteur d’une manière plus forte que « jeune » ?
L‘utilisation de la subjectivité d‘une manière excessive peut nous faire tomber dans une dimension plus dangereuse, dit Kerbrat-Orecchioni et c‘est l’abus de langage . Dans cette situation, le taux de subjectivité est assurément plus fort, comme dans l‘exemple suivant : « Georges Durand est égoïste » où le mot « égoïste » apporte une implication très grande de la part du locuteur.
Kerbrat-Orecchioni parle d‘une subjectivité prononcée rencontrée dans la presse. Elle donne plusieurs exemples de la presse française, des articles apparus dans : Le Figaro, Le monde, L’Aurore ; et si on pense à notre expérience personnelle on peut dire que son affirmation est vraie. Il y a des situations où l‘on rencontre dans des journaux différents articles ayant le même sujet, mais il est interprété de façon différente, propre à l‘auteur de l‘article, ce qui peut nous indiquer, le plus souvent, des pistes informatives fausses ou des informations en totalité fausses.
Les exemples de subjectivité de langage de Kerbrat-Orecchioni ne s‘arrêtent pas ici ; elle donne encore un exemple de texte descriptif de G. Perec, où l‘on rencontre une grande subjectivité : « Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés, dont un fait tabac, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire II qui fût évêque de Bourges de 624 à 644 et que l‘on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de voyages, un arrêt d‘autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues de quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d‘autres choses encore. »
Le texte ne notifiera du paysage urbain que des choses vues par Perec, d‘un lieu précis, à un instant précis.
Perec insiste constamment sur le fait que tout ce qu‘il décrit l‘est « d‘un certain point de vue » (« Sur la terre pleine, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu‘à six. »)
La subjectivité dans le texte de Perec vient des problèmes suivants :
a) Les visions panoramiques et perspectivisées ;
b) L‘exhaustivité de la description ;
c) Intervention par sélection ;
d) Hiérarchisation des informations ;
e) Intervention de type affectif ;
f) Intervention de type interprétatif.
Ce sont les marques de la subjectivité de langage dans le texte de Perec.
On voit bien, donc, que la subjectivité est présente dans une mesure moins ou plus grande dans tous les domaines de l‘activité humaine. Elle est présente, bien sûr, dans les manifestations physiques et psychiques des gens. De cette façon, la liaison entre subjectivité et cohérence textuelle est assurée, parce que si la subjectivité est présente dans l‘esprit humain et la cohérence tient beaucoup de l‘esprit, alors on a de la subjectivité aussi dans la cohérence textuelle.
Bibliographie selective
C. Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation de la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 1999
Manuel de formation, Professeurs de français, Projet Ministère de l‘Education, de la Recherche, de la Jeunesse et du Sport – SIVECO, La formation continue des enseignants à l’utilisation des instruments informatiques modernes dans l’enseignement efficace du français et l’évaluation au niveau européen des compétences linguistiques, coordinateur de l‘équipe Mathe Maurice, Fondul Social European, 2007-2013
D. Spiță, Les connecteurs en français et en roumain, Institutul European, Iaşi, 2003